23.09.2006

Les mésaventures d'Henri

M. et Mme Paindur, qui habitaient au 3, allée des Primevères, clamaient et proclamaient à qui voulait les entendre la Grande et unique devise de leur existence : il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger. Ils affirmaient avec la plus grande fierté n'avoir jamais mis les pieds dans une cuisine, encore moins dans un restaurant, et niaient jusqu'à l'idée qu'on puisse éprouver le moindre plaisir en se fourrant quelque chose dans la bouche. Tout cela était du dernier vulgaire, et ils n'avaient rien à voir avec ces horreurs, merci bien. M. Paindur était d'ailleurs responsable commercial de la Vitavallée, une entreprise tout à fait révolutionnaire spécialisée dans l'élaboration de substituts alimentaires destinés à éviter de perdre du temps à table en avalant simplement les éléments nutritifs nécessaires à la survie. C'était un marché neuf mais qui, depuis quelques années, avait pris une ampleur phénoménale ; désormais, la Vitavallée, comme ses concurrents, proposait une gamme variée de produits, de la traditionnelle pilule à avaler avec un verre d'eau au patch à coller sur le ventre, en passant par la gomme à mâcher, le comprimé effervescent ou la poudre à diluer. L'entreprise avait reçu le soutien chaleureux des gouvernements de l'ensemble des pays développés, qui y voyaient le moyen d'améliorer de façon conséquente la productivité face aux PED-puisqu'il n'était plus nécessaire d'octroyer des pauses déjeuner à ces fainéants d'employés-, mais aussi la solution-miracle qui résoudrait enfin le problème de l'obésité. Je reconnais que c'est atteindre le sommet de la cuistrerie que de s'autociter, mais quelques événements récents m'ont mis en tête mon antique prose, que mes nombreux admirateurs connaissent sous le titre d'"Henri Potée à l'école des cuisiniers". Comme (presque !) tout ce que je fais, cette oeuvre grandiose s'est rapidement interrompue, avant que je ne conte les aventures de mon petit cuistot perdu chez les vilains bouffeurs de pilules. Dans mon esprit, un tel scénario relevait quand même un peu de la science-fiction : d'accord, la plupart des publicités actuelles vantent un produit alimentaire non tant point pour ses vertus gustatives que pour leur teneur en oméga 3, vitamines, fibres, calcium, potassium, magnésium, et que sais-je. Le petit vieux fait la guerre au cholestérol, l'étudiant oublie ses frites et ses pizzas, et, championne toutes catégories, la pétillante mère de famille caresse la tête de son chérubin qui a bien pris sa petite bouteille de vitamines ce matin, "pour bien grandir !"

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Force nous est cependant de constater que les choses prennent maintenant des proportions légèrement surdimensionnées à mon goût : voilà que Knorr, prenant en compte les recommandations des nutritionnistes qui recommandent de consommer l'équivalent de dix fruits et légumes par jour, sort "Knorr Vie", la petite bouteille qui contient messieurs dames tout plein de légumes et de fruits, et (ah ces publicitaires) attention quand vous l'ouvrez où les bananes, patates, carottes et autres choux-fleurs vont valser partout ! J'avoue qu'il n'y a peut-être pas encore de choux-fleurs mais quand même... Tout ça fait un peu peur ; pauvres gosses, on dirait des animaux d'élevage, des poulets élevés au grain ; est-ce qu'on veut en faire tous des basketteurs professionnels ?medium_img_prod_banana.jpg Dernièrement, j'ai fait pas mal de baby-sittings chez une personne qui est à fond dans l'alimentation bio ; c'est bien simple, chez elle il n'y a que de l'huile de colza, des légumes et, attention, des "petits bruns", c'est-à-dire ces petits beurres tout bizarres et secs. Pour le petit déjeuner, son pauvre petit garçon, qui doit avoir 3-4 ans maximum, se tape donc des tartines de pain noir avec un peu de beurre -même pas de confiture- trempées dans du jus de pamplemousse ou du lait. Est-ce que ça n'est pas un peu sinistre ! Et, comme par hasard, le gamin s'appelle Henri !
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Bon, soyons clairs, je ne suis pas là à dire qu'il faut noyer nos gosses dans des rivières de chocolat fondu, mais franchement... On a tous survécu au Nesquik, et on est pas si ratés que ça, quand même !
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